Ni Madame de la Fayette, ni Madame du Deffand, ni George Sand, ni Colette, aucun des grands noms féminins n’avaient eu accès à l’Académie Française. Si le règlement ne stipulait pas que les femmes n’y étaient pas autorisées, tradition oblige, elles n’y avaient jamais eu leur place. Si la parité n’a toujours pas rattrapé l’institut, sur les 40 immortels, 9 femmes siègent ou ont siégé dans le “Saint des Saints”. Cette présentation des femmes académiciennes est la possibilité de mettre en valeur des parcours féminins d’écriture et de recherche exceptionnels. Retour sur ces guerrières du langage qui s'infiltrent sous la Coupole en reines de la littérature.

1 - Marguerite Yourcenar première femme à l’Académie Française

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Un petit pas pour l'Homme, un grand pas pour l'Humanité ?

Une petite femme agée de 77 ans fait ses premiers pas en 1980 dans la maison des immortels. Marguerite Yourcenar, première femme à être rentrée au Quai Conti. Pourtant, cette entrée ne s'est pas faite sans combat. Sa place, elle la doit de fait à son talent, mais surtout à la bataille entreprise par Jean D'Ormesson pour imposer l'écrivaine dans la prestigieuse maison. A son élection, tempête sous la Coupole, le choix porté sur cette candidature féminine revèle qu'il n'est plus possible de faire l'Histoire sans les femmes.

Son protecteur Jean d'Ormesson l'accueille avec ces mots le 22 janvier 1981 :

« Madame, C’est une grande joie de vous souhaiter la bienvenue dans cette vieille et illustre maison où vous êtes, non pas certes le premier venu, mais enfin la première venue, une espèce d’apax du vocabulaire académique, une révolution pacifique et vivante, et vous constituez peut-être, à vous toute seule, un des événements les plus considérables d’une longue et glorieuse histoire. Je ne vous cacherai pas, Madame, que ce n’est pas parce que vous êtes une femme que vous êtes ici aujourd’hui : c’est parce que vous êtes un grand écrivain. »

2 - Jacqueline de Romilly, une enseignante à l'Académie française

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Elle est à la fois la première normalienne à intégrer la rue d’Ulm, mais aussi la première femme en 1973, professeure au Collège de France. Après avoir déjà essuyé un premier échec, elle est la deuxième femme au rang noble de l’Académie française en 1989. Jacqueline de Romilly incarnait l’enseignement des études grecques classiques en France et portait un regard exigeant et humaniste sur la culture.

Sa carrière littéraire étendue sur plus de 60 ans a été marquée par la rédaction de très nombreux ouvrages. En 1984, Jacqueline de Romilly prend sa retraite du Collège de France, à l'âge de 70 ans. Jusqu’à la fin de sa vie elle rappelle l’importance de la sauvegarde de la langue française, la nécessité de bien parler pour bien penser. Dans plus de 30 ouvrages, l’académicienne n’a cessé de prôner sa foi dans le profond pouvoir des mots pour faire barrage à la violence de la société.

5 - Hélène Carrère d’Encausse l'académicienne histoirienne de la Russie

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Cette historienne française fille de l’intellectuel géorgien Georges Zourabichvili et de l'italienne Nathalie von Pelke apprend d’abord le russe puis le français. Après l’assassinat de son père, elle quitte Bordeaux pour Paris. Elle a publié de nombreux ouvrages historiques consacrés à la Russie dont, en Pluriel, Nicolas II, Lénine, et Catherine II.

Hélène Carrère d’Encausse s’attriste de constater l’appauvrissement de la langue française, tout particulièrement dans le discours politique. N’étant l’enfant d’aucune patrie, elle se fait fille adoptive d’une langue.
Elle reçoit de nombreux prix et devient membre associée de l’Académie royale de Belgique, membre étranger de l’Académie des sciences de Russie, membre d’honneur de l’Académie des beaux-arts de Russie, de l’Académie de Géorgie et de l’Académie de Roumanie.

Elle reçoit de nombreuses décorations dont Grand-officier de la Légion d'Honneur en 2008, Officier de l'ordre national du Mérite ou encore Commandeur dans l'ordre des Arts et des Lettres. Elle sera élue à l'Académie française en 2000

6 - Florence DELAY une plume aiguisée à l'Académie

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Fils du psychiatre Jean Delay, lui-même élu membre de l’Académie française en 1959, dans les sillons de son père, Florence Delay rejoint la noble maison en 2000.

Ecrivaine, scénariste, comédienne et enseignante de littérature générale et comparée et agrégée d’espagnol, la romancière reçoit le prix Femina en 1983 pour son roman Riche et légère et incarne en 1962 l'héroïne du Procès de jeanne d’Arc de Robert Bresson.

4e femme à intégrer l’Académie, Florence Delay fait suite à Marguerite Yourcenar, Hélène Carrère d'Encausse et Jacqueline de Romilly pour ses talents littéraires incontestables.

5 - Assia Djebar une femme écrivain Maghrébine à l'Académie Française

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Assia Djebar, celle qui voulait rendre voix aux femmes reléguées, dire la mémoire étouffée sous le poids colonial. Sa vie entière se déroula à travers l'enseignement de l’histoire, du cinéma et de la littérature en Algérie, en France et aux États-Unis. Figure marquante de la culture algérienne en tant qu'auteure et enseignante. Assia Djebar a été élue à l'Académie française le 16 juin 2005, devenant ainsi la première écrivaine originaire du Maghreb à siéger chez les immortels.

J’écris, comme tant d’autres femmes écrivains algériennes avec un sentiment d’urgence, contre la régression et la misogynie. Je me présente à vous comme écrivain ; un point, c’est tout. Je n’ai pas besoin – je suppose – de dire « femme-écrivain ». Quelle importance ? Dans certains pays, on dit « écrivaine » et, en langue française, c’est étrange, vaine se perçoit davantage au féminin qu’au masculin.

Son oeuvre littéraire est traduite en vingt-trois langues et un colloque international lui a été consacré en novembre 2003 à la Maison des écrivains à Paris.
Elle raconte à sa façon, toujours si personnelle, l’altérité, la femme, l'islam, la nuit du colonialisme, les heures sombres des deux pays qu’elle partage, ceux dont les accents coulent en elle comme deux sangs mélangés.

6 - Simone Veil une pionnière féministe à l'Académie française

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On la reconnaîtrait parmi mille — ses petits yeux clairs, son maintien plein de dignité, ses cheveux relevés en chignon et ses tailleurs impeccables. Simone Veil, survivante des camps de concentration, femme politique française, anciennement ministre et présidente du Parlement européen a longtemps figuré comme personnalité féminine préférée des français. Elue à l'Académie française en 2008, elle devenait la sixième femme à rejoindre le tableau d'honneur. Avec un destin hors du commun, cette ardente militante, rescapée d'Auschwitz a combattu toute sa vie durant pour les droits des femmes et pour la reconnaissance du rôle des Justes durant la Seconde Guerre Mondiale.

Le jour de son entrée, Simone Veil faisait preuve d'une humilité rougissante : "C'est "un très grand honneur qui m'étonne encore aujourd'hui, parce que je ne vois pas les raisons pour lesquelles je me trouve dans cette situation", déclarait modestement Simone Veil lors de son élection à l'Académie française le 20 novembre 2008."

7 - Danièle Sallenave élue en 2011 - "La femme des livres"

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Normalienne et agrégée de lettres classiques, cette fille d’instituteurs se destine à l'enseignement et devient, dès 1973, maître de conférences à l'université de Paris-X-Nanterre. Elle est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, romans, essais, récits de voyage et pièces de théâtre et s’engage pour la sauvegarde de la langue française, notamment à travers son ouvrage "Nous, on aime pas pas lire". Révoltée contre l'absence de lecture chez les plus jeunes comme chez les plus âgés, Danièle se levait pour préserver un langage abîmé et des mots abîmés.

Pour elle, la littérature forme forme le jugement et le discernement de chacun : "avec la musique on vit mieux, disait-elle, avec les livres on vit autrement".

8 - Dominique Bona à l'Académie française en 2013

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Sous la Coupole, la romancière et biographe catalane faisait son entrée en avril 2013, huitième femme de l’Histoire à siéger parmi les Immortels. Jean-Christophe Rufin l’accueillera en ces mots : “J’appartiens à la génération de celles et ceux qui ont toujours connu la mixité dans cette Académie. Et je suis frappé de constater combien il paraît désormais absolument naturel que les femmes y soient présentes. Il est presque inconcevable d’imaginer qu’on ait pu débattre ici d’une telle question et surtout qu’on y ait si longtemps répondu par la négative”.

Elle achevait son discours par des paroles résonnantes dans l’Assemblée : «On n'entre jamais seul à l'Académie française. On y entre avec les ombres chères de ceux qui ne sont plus. On y entre aussi avec l'admiration que l'on porte à ceux qui y sont eux-mêmes dépositaires d'une part de l'esprit des grandes figures qui les ont précédés».

9 - Barbara Cassin, l'académicienne amoureuse des mots

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Intrépide, généreuse, férue de philologie, Barbara Cassin est la philosophe qui travaille à ce que peuvent produire les mots. Ces assemblements de lettres, elle les adore, elle les décortique, elles les sédimentent. Sa vie entière fut centrée sur la puissance du langage.

Cette grande intellectuelle n'a l'air de rien quand on la voit nager, entourée de ses proches à l'extrêmité du Cap Corse où elle vit la moitié de l'année. Chevalier de la Légion d’honneur, elle a reçu en 2012 le Grand Prix de philosophie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.

Le 3 mai 2018, elle devient la neuvième femme élue à l'Académie française. Helléniste, directrice de recherche émérite au CNRS, Barbara Cassin, 70 ans s'illustre autour d'un parcours incroyable. Ses recherches l'ont menée de Homère à Heidegger en passant par Leibniz et la psychanalyse. René Char l'avait un jour qualifiée de poète. Ce n'est pas ses lecteurs qui diront le contraire : Est-ce que vous vous êtes déjà demandé dans quelle langue vous rêvez ? Cette question est très belle et importante. En quelle langue rêve-t-on ?